Jour de la Grande Muraille.

S'attaquer à une icone pareille a demandé réflexion. Les rumeurs de vagues touristiques se ruant à l'assaut du monument nous laissaient dubitatifs sur l'intérêt que nous pourrions éprouver. L'agitation de la foule et la promiscuité efface si souvent le plaisir d'un lieu. Son aura pâlit, il disparait sous les cris, les appels, les chahuts, les papiers gras, les remarques banales, les files d'attente. Et depuis quelques années, depuis que les classes moyennes ont émergé en Asie, les foules sont devenues marées humaines. Plus de bâtiment ou de paysage sans que se dresse une forêt de perches téléscopiques pour photographier à la chaine.  Plus de nature, plus d'escaliers, mais des ascenseurs, des téléphériques, des oeufs. Plus de marche, ni de sentiers, mais des télésièges.
Alors, la Grande Muraille avec ses milliers de touristes semblait bien être le type de destination qu'on peut peut-être mieux apprécier chez soi devant un Faut Pas Rêver.

Et bien, non. Tout n'est pas perdu. Il reste quelques tronçons encore dans leur jus qui méritent une randonnée. Pour cela, il a fallu trouver un chauffeur qui nous pose dans un village et nous ramasse dans un autre,  déjouer la sollicitude du Concierge de l'hôtel, dudit chauffeur et à la toute dernière minute, au moment de s'élancer à l'assaut, de la dame de l'agence qui était prête à tout pour que nous renoncions : "C'est très dangereux, il y a plein de murailles différentes (!!), vous allez vous perdre, et d'ailleurs, la voie est fermée".  C'est là que j'ai perçu la similitude avec les Viets ; eux aussi, ils se méfient des sentiers non battus et sont prêts à inventer n'importe quoi pour nous dissuader.

Nez au vent (1°C), nous sommes montés à l'assaut de la très raide marche d'approche dans une forêt de chênes dépouillés par la saison. Entre les branches nues, les forts se dressaient imprenables sur de pitons aigus, comme des alignées de Queribus. Au bout des échelles brutes, la première redoute. Et les premiers touristes locaux, accompagnés par leur musique à fond, perches brandies, jovials et accueillants. Seulement trois, mais très très bruyants. Ils demandent une photo de groupe, communion habituelle en Asie. Nous nous extirpons le plus poliment, le plus rapidement possible de cette mise en scène de soi destinée à être postée sur les réseaux sociaux.

Devant nous les écailles du dragon s'étirent et se tordent sur les lignes de crête jusqu'à perte de vue. La construction est vertigineuse et en ruines. A la place du chemin pavé, des blocs de pierre en vrac et des arbres qui colonisent ce qui reste de chaussée.  Par endroits, les créneaux de briques montés sur les murs de pierre ont disparu, démantelés par les intempéries et les vols. Des corbeaux se perchent sur les voutes éffondrées des fortins.

 

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Raide et glissante, la muraille serpente, dalles lisses succèdant aux sentiers boueux. Vue d'aigle. Pas de sommet plus haut. Nous sommes seuls, enfin, sous la crue lumière d'hiver qui accentue les reliefs. En bas, les vallées noyées de brume. Devant, la sinueuse muraille qui épouse si bien la topographie.

A quoi pensaient les sentinelles postées sur ce chemin céleste et solitaire soumis aux caprices du temps, rayons brûlants en altitude, vents glacés sur les sommets blanchis de neige ?

Qu'ont ressenti les millions d'ouvriers qui pendant deux mille ans, des Qing aux Ming ont peiné et sont morts pour dérouler sur le dos de montagnes ce symbole convulsé du pouvoir totalitaire ?

Et pour nous qui descendons à pas précautionneux cette voie millénaire, que garder de cette expérience ?

En tous cas, les quelques randonneurs rencontrés avaient tous ce regard de bonheur des moments extraordinaires.

Voilà pour le quart d'heure philosophique qui s achèvera en apothéose au bout de quatre heures par une descente en toboggan de deux kilomètres de long ! Le thermique s'est retenu de remonter en télésiège pour revivre la sensation, mais il en rêve encore.