Donc, donc, ce jour est le jour où la Cité Interdite n'aura plus de secrets pour nous. Dûments emballés dans nos gracieuses doudounes, écharpes, gants, bonnets, collants, pour affronter la température négative, nous nous lançons dans le flux jacassant des groupes aux bobs multicolores guidés par des fanions rassembleurs.

Une file bien disciplinée traverse le site du sud au nord sans divagations, escalade les marches de marbre des pavillons d'apparat, se tasse soudain devant les ouvertures béantes bloquées par des barrières pour protéger de l'invasion, se pousse en agitant ses smart phones montés sur perches, clic clic, selfies, moi devant le pavillon de l'Infinie Bienveillance, moi devant la Clarté Suprême, moi devant la Pureté Celeste, encore une devant l'Harmonie Préservée.

Et juste deux petites silhouettes qui s'échappent du troupeau à la hauteur de l'Elévation Mentale et découvrent que les cours et les palais de l'Ouest sont encore vides, que ces bâtiments là sont visitables, que les collections de bronzes, de céramiques, de statues sont époustouflantes, que le petit café chic, branché et désert sert des expressos et que le soleil qui commence à chauffer permet de s'installer en terrasse.

Cette Cité est désormais une coquille vide où il est difficile d'imaginer la vie disparue, les fastes et les intrigues, les vies recluses des concubines, le monde grouillant des serviteurs, des gardes, de l'intendance, les rigueurs de l'étiquette. Un monde clos, sclérosé, d'une richesse sans pareille que n'atteignait pas l'animation de la ville. La peinture, l'orfèvrerie ou la sculpture y ont atteint des sommets plus jamais égalés et maintenant, tous ces objets si admirés jadis, se ternissent et s'empoussièrent tristement. Ces bouquets de fleurs de jade et d'or, ces cadres lourdement ouvragés, on me les donnerait que je n'en voudrais pas.

 

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Objets, bâtiments, témoins d'époques, symboles d'impermanence.

Ceci dit, en dehors de quelques pavillons non restaurés aux airs de brocante défraîchie, la présentation de la majorité des collections est digne des plus grands musées internationaux. Claire, bilingue, moderne, lumineuse.

Je trouve un aspect de la Chine que je n'attendais pas. Méticuleusement propre, intelligemment organisée. Aucune comparaison avec le joyeux foutoir, les goûts criards et les monceaux d'ordures de notre Vietnam.

Mais, attention, là où le Vietnam prend la tête c'est à la cuisine. Ici, c'est gras, c'est gras et sucré et je saute un repas sur deux tant ce gras me nourrit et m'écoeure.

Parlons de l'expérience canard laqué. En sortant du restau, on se sent comme en quittant la table dans le sud-ouest après un bon confit.

Mais quelle expérience ! Dans une cantine bruyante où les convives ont tous de rudes faces populaires (dans notre imaginaire, si c'est populaire, c'est authentique) le serveur nous apporte un plat de peau, juste la peau, fine,  laquée, dorée, tendue, croustillante et fondante, une explosion de sensations en bouche, une expérience unique. Bien grasse, mais quel goût ! Suit un plat de chair maigre émincée. Tendre comme du beurre. Quand on sait comme il est difficile de cuire le canard, sans qu'il soit dur ou sec. Enfin un plat de chair moelleuse surmontée de gras et de peau croustillante, et pour finir le plat des os et de la carcasse. Et hop ! nous avons mangé un canard à deux. Au fond du restaurant, deux cuisiniers en toque blanche oeuvrent méticuleusement à dépiauter les volatiles selon les règles de l'art, armés pour la démonstration de grands couteaux brillants.

Il faut enrouler les morceaux choisis dans une mini crêpe souple avec des oignons verts, des batonnets de concombre, un peu d'alfafa, puis les tremper dans la sauce Hoisin, épaisse, brune et parfumée. Paradis !