Un cercueil rouge ave une petite vitre pour qu’il voie une fois encore la lumière. Un cercueil vietnamien avec une drôle de forme compliquée et des moulures dorées pour accompagner le passage vers le néant. Une assistance en costume sombre, des gris, des bleu-marine et des noirs, des nuques grisonnantes bien soignées. Celle du directeur de l’école à la capillarité bicolore, blanc autour et noir au centre, ce qui donne l’impression de loin avec ma vue imprécise que ses cheveux commencent très haut, juste le contraire des chauves. Celle du conseiller militaire, puissante, courte et gominée, avec la trace du peigne qui a dessiné des sillons figés, presque plastifiés. La touffe de la dame de Pondichéry, dense et ébouriffée que le ventilateur plaque à rebrousse poil, ce qui l’oblige à un geste machinal et répétitif. Dans cette chapelle blanche, comme une bulle au centre de la ville bruyante et affairée, la mélodie consolante des petites sœurs vêtues et coiffées de gris pâle. Courbées ou plus jeune comme celle de l’harmonium à la voix émouvante qui a chanté en solo devant la bière.

Le prêtre dans son surplis violet emplit son office du mieux qu’il peut. Il ne connaissait pas ce mort que Mme la femme du directeur de l’hôpital français lui a demandé d’aider à expédier avec les honneurs. Le prêtre zézaie en français, il dit Zean-Micel et je pense à chaque fois à vermicelle.  J’ai du mal à me concentrer sur les textes choisis pour aider la vieille maman digne au côté de l’ambassadeur à supporter son chagrin. Mes yeux s’égarent vers le jardin potager découpé par la fenêtre en ogive, mes oreilles perçoivent les moteurs et les klaxons, parfois une bribe de texte qui s’élève au-dessus des têtes, je me demande s’il voit ça, Zean-Micel et s’il est content de nous, touché ou amusé.

Je vois sa mèche lui barrer le front et son sourire chaleureux, mais je ne l’imagine pas couché les yeux fermés. Je ne le regarderai pas par la petite vitre parce qu’il est là depuis 10 jours et qu’il fait chaud et humide ici comme à Bangkok où il est mort et que ça fait peur. Dire au revoir, oui, mais à quelqu’un qui lui ressemble. Dans mon souvenir, il se ressemble et je préfère regarder sa fossette derrière mes paupières.

Dans mon dos, les petites sœurs vietnamiennes entonnent  une version angélique de « savoir aimer », qui flotte juste au-dessus de l’assemblée coite et le cercueil rouge et or roule doucement vers la sortie emmené par de beaux jeunes gens en chemise blanche, juste comme il devait les aimer.

Il ne reste qu’une sidération morose que la brume plaquée sur la ville ne dissipe pas de la journée.