Tu as acheté une moto ? C’est bien. Moi, je n’ose pas. Mais tu étais motarde avant ?

 Et non. Pas fait de deux roues depuis le Ciao que m’avaient payé les parents pour mon bac… Plutôt confort voiture moi. Les giboulées sur le jean, les cheveux aplatis par le casque, les chaussures raisonnables, bof… J’ai toujours préféré le côté cosy de la bulle automobile, la musique qui fait passer le trajet et le plaisir de me repasser un coup de lipstick au feu rouge.

 Mais voilà, à Hanoi, tout est à reconsidérer. D’abord, la maison n’a pas d’accès voiture. Deux entrées mais pas une assez large, même pas pour une Smart (si ça suffisait), à cause des travaux permanents des voisins, tas de sables, tas de briques, fers à béton et brouettes abandonnées ou stockées en travers.

 Alors, il reste le taxi à aller pêcher sur la digue, solution des jours de pluie, et la moto pour un peu plus d’indépendance et de rapidité.

 Les débuts sont durs. Deux chutes la même semaine. Toute seule, même pas besoin des autres pour m’étaler ! La première fois je mets le pied dans un trou à l’arrêt et je  m’effondre sous la machine qui m’épluche le tibia, la deuxième, je tente la rampe du garage en solo, mais je ne mets pas assez de gaz et l’engin se couche sur mon autre tibia jusque là préservé.  Equité totale, bleus, croûtes et bétadine des deux côtés.

 Et rien n’est encore accompli. Il reste à apprivoiser le trafic dément de la digue. Un baptême du bitume qui ne pardonne pas l’hésitation. Face au flot, imperturbable, il faut fendre en diagonale pour gagner le côté droit (pas simple d’habiter du côté fleuve). Faire fi des klaxons, prendre un regard dégagé et aller juste où on a envie quelles que soient les inutiles habitudes prises dans une vie antérieure. La seule obligation étant d’éviter tout contact. Le principe étant de ne regarder que devant soi, on est responsable que de ce qui se passe devant : les piétons, le zébu placide, la vendeuse à palanche qui traverse d’un pas élastique, les queues de poisson, les changements de direction, d’avis, les arrêts brusques, les chutes d’objet, les contre-sens, tout cela est à anticiper. Aux autres derrière moi de prévoir mes mouvements.

 Voilà pourquoi ça fuse des rues perpendiculaires sans un regard. Vroum, sous le nez, sous la roue. Voilà pourquoi on peut ignorer placidement les klaxons insistants derrière soi et rester au milieu de la voie. Il faut apprendre à vrombir avec les frelons, acquérir une fluidité de molécule d’eau et s’infiltrer dans le moindre interstice vacant, être sardine dans son banc, sans agressivité, sans énervement. Manier l’oxymore : efficace passivité ou efficacité passive ?

 Et c’est tout. Dès que c’est fait, en route pour l’aventure dûment casquée, masquée et gantée.